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Le droit est une arme de l’intelligence économique


Paru dans l'Usine Nouvelle le 19 mai 2004
Benoît Louvet


Enjeu : Optimiser la protection du patrimoine intellectuel et informationnel de l'entreprise par une stratégie juridique


Mise en œuvre : Adopter une démarche globale et proactive de la protection du patrimoine de l'entreprise


Solution : Sur la base d'une cartographie dynamique du patrimoine incorporel de l'entreprise, mettre en place des stratégies de protection juridique


Est-ce à cause de la faible croissance que subissent aujourd'hui les entreprises, conjuguée à une prise de conscience par les hautes instances du pays, à la faveur de l'actualité de la vulnérabilité de tel groupe français de haute technologie, toujours est-il que l'intelligence économique revient aujourd'hui au devant de la scène comme une nécessité presque urgente pour nos industries. Qu'est-ce que l'intelligence économique ? Le sujet est suffisamment large pour que chaque contribution sur ce thème sacrifie à la nécessité de définir, préalablement à son propos, ce qu'est l'intelligence économique.


Le premier rapport de référence en la matière, celui du groupe présidé par Henri Martre (1) en 1994, définit l'intelligence économique comme " les actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution en vue de son exploitation, de l'information aux acteurs économiques. Ces diverses actions sont menées légalement avec toutes les garanties de protection nécessaires à la protection du patrimoine de l'entreprise …) ". Le récent rapport, remis à Jean-Pierre Raffarin par le député Bernard Carayon (2), propose une approche actualisée et plus large encore concluant, notamment, que l'intelligence économique est un patriotisme économique. Si ce n'est, dans tous les cas, un état d'esprit, l'intelligence économique est ainsi une démarche multidisciplinaire et transversale. Qu'elle est alors la place du droit dans cette démarche d'intelligence économique ? On peut avoir une approche traditionnelle de cette question : comme toute activité, l'intelligence économique n'échappe pas au droit. Il faudra s'assurer que toute action d'intelligence économique s'exerce en conformité avec les règles de droit. Pour l'entreprise ayant décidé d'agir pro activement, le droit peut être alors un outil au service d'une démarche d'intelligence économique : l'intelligence juridique.


Il est incontestable que la première étape de l'intégration du droit dans une démarche l'intelligence économique sera une démarche traditionnelle de conformité des actions au droit. La question traditionnelle " ai-je le droit de faire ceci ou cela ? ", pourra avoir deux niveaux de réponse, dont l'un est élémentaire, mais pas nécessairement évident pour autant, telle action ne constitue t-elle pas un fait réprimé ? Par exemple, telle action humaine ou d'un logiciel peut-elle constituer une intrusion dans un système de traitement automatisé de données ou violer le secret des correspondances privées ? Nous sommes là dans le domaine classique du comportement pénalement sanctionné. Il pourra également s'agir de l'inobservation d'un texte réglementaire, qui pourra donner lieu à une sanction pénale, là aussi, ou administrative, comme le retrait d'une autorisation, lorsqu'elle est prévue par les textes. L'autre niveaux de réponse relèvera des relations avec les autres entreprises, quelles soient partenaires ou concurrentes : quelle est la solidité, au plan juridique, de tel contrat passé par l'entreprise ? Notre entreprise dispose-t-elle de droits de propriété industrielle sur telle technologie ? La sanction d'une erreur d'appréciation en la matière sera, in fine, financière. Cette démarche traditionnelle est ainsi ponctuelle et réactive. Si elle suffit, bien souvent, à satisfaire l'exigence que diverses actions d'intelligence économique " doivent être menées légalement ", comme le rappelle la définition du rapport Martre précité, elle est peu efficace à apporter " toutes les garanties de protection nécessaires à la protection du patrimoine de l'entreprise " suivant la même définition. Au-delà même de cette dernière problématique d'importance, le droit doit-être un outil intégré le plus en amont possible dans la démarche d'intelligence économique, dont il est une variable stratégique.


Si une telle démarche proactive d'intelligence juridique a déjà plus ou moins cours dans de nombreuses grandes entreprises, beaucoup de petites et moyennes industries n'en perçoivent pas encore la nécessité. C'est pourtant leur survie qui sera parfois en jeux. L'une des finalités importantes de l'intelligence juridique sera la protection du patrimoine de l'entreprise. Les actifs physiques sont, en raison de leur caractère tangible, les mieux protégés, tant sur le plan technique que juridique. En revanche, la protection de son patrimoine incorporel constitue une forte problématique. Il conviendra donc que l'entreprise acquière une vision claire de son patrimoine incorporel, qui comprendra tout ce qui a de la valeur pour elle-même : son patrimoine intellectuel tel que ses inventions, ses savoir-faire … lesquels ne sont pas nécessairement protégés par un dépôt. Il comprendra également ce que l'on désignera comme le patrimoine informationnel de l'entreprise : des informations de toute nature la concernant et dont la révélation seraient de nature à lui porter préjudice. L'entreprise ne dispose souvent que d'une vision comptable de ses actifs incorporels. Or, leur valorisation au bilan, si utile qu'elle soit, ne poursuit pas le même objectif. Elle ne pourra comptabiliser que le patrimoine intellectuel et jamais son patrimoine informationnel, compte tenu de la dimension confidentielle de ce patrimoine, ainsi que de la difficulté d'appréhender une information qui n'est pas dans le commerce.


Une fois cette cartographie constituée, l'entreprise pourra envisager de se doter de stratégies de protection. Le patrimoine intellectuel, fruit des efforts de recherches et développements de l'entreprise devra, au fur et à mesure de sa création, analyser les éléments considérés au regard des grands régimes de protection du droit de la propriété intellectuelle : s'agit-il d'une œuvre protégée par le droit d'auteur, d'une base de données relevant du droit sui generis ou d'une invention protégeable par un brevet ? Quelle stratégie de protection mettre en œuvre : l'entreprise a-t-elle intérêt, par exemple, à jouer la carte du dépôt d'un brevet, rendant public son invention, mais se plaçant sous la protection que confère la loi à son titulaire ou vaut-il mieux qu'elle garde ses travaux secrets et mette alors en place une stratégie de protection de son secret industriel, notamment vis-à-vis de ses partenaires, au travers de clauses contractuelles adaptées ? S'agissant du patrimoine informationnel, celui-ci nécessitera des stratégies créatrices. En effet, la loi française ne reconnaît pas le secret d'affaires et ne lui accorde ainsi pas de protection en lui-même. De même, la loi française ignore le vol d'informations. Il sera, par conséquent, nécessaire de mettre en place des stratégies de protection des informations que l'entreprise estime sensibles, tenant compte du cadre juridique existant, afin que les actes de ceux qui voudrait, notamment, s'emparer ou détourner des secrets de l'entreprise, tombent sous le coup de la loi pénale et, à tous le moins, engagent leur responsabilité.


(1) Intelligence économique et stratégie des entreprises, Commissariat général au Plan, 1994
(2) Intelligence économique, compétitivité et cohésion sociale, rapport au Premier ministre de B. Carayon, juin 2003




"Benoît Louvet"
Avocat - Directeur du département Aviation et Espace
benoit-louvet@alain-bensoussan.com


 

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