La technologie Blockchain est-elle l’avenir de la musique ?

La technologie Blockchain est-elle l’avenir de la musique ?La Blockchain, technologie au cœur de tous les sujets, pourrait bien être la prochaine révolution depuis Internet.

Apparue en 2008, elle s’est façonnée autour de l’application Bitcoin, qui utilise la crypto-monnaie comme moyen de paiement direct d’un membre du réseau à un autre, sans intermédiaire. Toutes les transactions effectuées sont lors enregistrées dans une « chaîne de blocs » qui constitue leur historique.

Le secteur bancaire et financier est naturellement le premier concerné par cette nouvelle technologie. Mais il n’est pas le seul. Nombreux sont les domaines d’activité pour lesquels la Blockchain pourrait jouer un rôle important. Comme par exemple le domaine musical. Après plusieurs années de changements impactant douloureusement les chiffres de l’industrie du disque, la Blockchain pourrait-elle se positionner comme l’avenir de la musique ?

Internet, Napster, le peer-to-peer et la chute du marché de la musique enregistrée

En 1998 à Boston, Shawn Fanning et Sean Parker lancent Napster, le premier site de téléchargement illégal de musique. Personne n’est en mesure d’envisager l’impact de cet événement sur l’industrie du disque. De manière inédite, le catalogue mondial de la musique est accessible partout dans le monde. A n’importe quel moment, et gratuitement. La multiplication des sites de piratage a bouleversé notre façon de consommer la musique. Les mp3 ont remplacé les CD. Les ordinateurs ont remplacé les disquaires, et toute une industrie a dû repenser sa stratégie.

Tout ceci n’est pas sans conséquences. En dix ans, entre 2002 et 2012, le marché français de la musique enregistrée a connu une perte record supérieure à 60% de son chiffre d’affaires (1) . Cette baisse étant globale, le marché mondial a également divisé son chiffre d’affaires par deux entre 2003 et 2013.

L’année 2015 a mis fin à cette chute libre. Les chiffres ont augmenté de 3.2% dans le monde, et la France a connu une hausse historique de 6% (2) à mi-juillet 2016. Et c’est au streaming, le roi des ventes numériques , que l’on doit ce nouveau souffle !

Le streaming, ami ou ennemi

Le streaming, actuellement premier mode de consommation de la musique, ne cesse de prendre de l’ampleur. Pourtant, Adele ou Taylor Swift refusent de diffuser leurs albums sur la plupart de ces plateformes où les artistes perçoivent une rémunération peu satisfaisante.

Pour comprendre cela, il faut faire la distinction entre l’écoute en streaming via un abonnement mensuel et l’écoute financée par la publicité. Le prix moyen d’un abonnement s’élève à 9.99€, réparti entre plusieurs acteurs (3) :

  • tout d’abord, 1.99€ revient à la TVA ;
  • 1€ est partagé entre les auteurs, compositeurs, et éditeurs ;
  • 1.96€ revient à la plateforme de streaming ;
  • 4.58€, soit la plus grosse somme, revient aux producteurs ;
  • et enfin, 0.46€ est la part des artistes-interprètes.

En moyenne, un artiste gagne entre 0.002€ et 0.004€ par écoute en streaming par abonnement, et descend à 0.0001€ par écoute en streaming financé par la publicité (4). La part attribuée aux artistes-interprètes sur le montant d’un seul abonnement (0.46€ sur 9.99€) est à répartir entre tous les artistes écoutés au cours du mois, et cela se fait en fonction de leur part de marché. Donc, cette distribution ne tient pas compte du nombre réel d’écoutes accordées par une personne à un artiste. De plus, ce sont les producteurs qui reversent aux artistes leur rémunération : celle-ci varie en fonction du contrat qui les lie.

Une volonté de transparence et d’équilibre

Plusieurs projets ont eu pour objectif d’instaurer un équilibre et une transparence afin de lutter contre ces disparités de rémunération . Des rapports, chartes et protocoles ont été rédigé dans le but de mettre en place un code des usages, des bonnes pratiques et un partage de la valeur.

Le médiateur de la musique est la nouvelle figure instaurée par la Loi relative à la liberté de la création, à l’architecture (5) et au patrimoine, promulguée le 7 juillet 2016. Sa mission est de faciliter les rapports entre les différents acteurs, de prévenir et de résoudre les éventuels conflits. Egalement, « il met en œuvre toute mesure de nature à favoriser l’adoption d’un code des usages ».

C’est précisément dans cette recherche d’équilibre et de transparence que la technologie Blockchain est attendue comme l’avenir de la musique.

Une nouvelle révolution, la Blockchain

Satoshi Nakamoto (pseudonyme) est le père fondateur de la Blockchain. C’est dans son article fondateur « Bitcoin : A Peer-to-Peer Electronic Cash System » (6) qu’il partage sa vision. Selon lui, la monnaie électronique (au travers de Bitcoin) pourra permettre d’échanger directement d’un utilisateur à un autre, de lutter contre la double dépense, et de s’affranchir d’une autorité centrale. Pour mettre cela en place, il propose d’échanger en peer-to-peer, de tracer toutes les transactions, puis de les faire valider et conserver par les utilisateurs.

Au-delà du Bitcoin, la Blockchain est aujourd’hui une base de données décentralisée, organisée sous forme de « chaînes de bloc » qui renferment chacun un certain nombre de transactions. Le « bloc » est validé par les nœuds du réseau (ordinateurs) grâce aux mineurs (personnes physiques ou sociétés). Donc, chaque validation passe par les utilisateurs sous couvert d’un pseudonyme, sans tiers de confiance, réduisant ainsi les coûts. Les échanges d’informations et de transactions sont transparents, sécurisés , et tous les échanges depuis la création d’une application Blockchain sont conservés dans un historique.

Les « smart contract » (7) sont l’autre versant offert par la nouvelle technologie Blockchain. Ces « contrats intelligents » ont pour particularité de s’exécuter automatiquement lorsque la ou les conditions nécessaires et déterminées préalablement sont remplies. C’est ce mécanisme unique, ce nouveau type de contrat, qui intéresse la musique.

La Blockchain comme solution à l’équilibre, la transparence et l’équité

L’industrie du disque a été fragilisée par l’avènement du numérique. A cet égard, le constat de Stan Cornyn est sans appel, « Dans la course à l’adoption des nouvelles technologies, l’industrie musicale a terminé de manière historique juste devant les Amish » (traduit de l’anglais).

Benji Rogers, à la tête de Pledge Music (8), s’est alors demandé comment ne pas reproduire la même erreur, et « comment la Blockchain peut-elle changer l’industrie musicale ? » (9) (traduit de l’anglais).

Chaque fichier musical renferme des métadonnées sur les différents ayants-droit d’une chanson : son auteur, compositeur, arrangeur, éditeur, producteur, artiste-interprète… Si l’on sait à qui demander l’autorisation d’exploiter un morceau, on sait également qui rémunérer. Pourtant, une très grande quantité de titres sont mis en ligne sans que ces informations soient renseignées. Par conséquence, nombreux sont les morceaux exploités sans autorisation et sans rémunération.

Selon Benji Rogers, la création d’une base de données géante pourra permettre le référencement d’un maximum de titres pour lesquels toutes les métadonnées seraient enregistrées. Et qu’est-ce que la Blockchain, si ce n’est une base de données géante, permettant de réunir et d’échanger un nombre incalculable d’informations ?

Des fichiers « .bc » pour une « Fair Trade Music Database »

« Dot Blockchain Music » (10) est l’application open-source créée par Benji Rogers. Elle permet à chaque titre d’être enregistré sur la Blockchain sous forme de fichiers «.bc » contenant « minimum de données viables », c’est-à-dire un minimum de métadonnées relatives au morceau.

Par exemple, lorsqu’une personne A veut acheter un titre X pour en faire une utilisation Y, elle doit demander l’autorisation sur la Blockchain. Si elle remplit les conditions Z déterminées en amont, un smart contract C s’exécute : la personne A obtient le titre X pour l’utilisation Y, et les ayants-droit B sont directement rémunérés. De cette manière sont supprimés les intermédiaires ainsi que les risques de non-paiement.

C’est la « Fair Trade Music Database » : une base de données n’appartenant à personne, dans laquelle tout l’historique de vie d’une musique est tracé. A long terme, l’objectif est de faire vivre ce format en harmonie avec les plateformes de streaming et de téléchargement. Une première version de l’application « Dot Blockchain Music » a été être lancée la semaine du 22 août 2016 (11).

D’autres applications visent le même but. Imogen Heap est la première artiste à prêter un titre dans le cadre du prototype proposé par la Blockchain Ujo Music (12). En parcourant le prototype, il est possible de connaître tous les ayant droits sur un morceau et de cliquer sur leur « fiche », ce qui instaure une certaine proximité avec l’acheteur. Pour Imogen Heap, au-delà du nouvel équilibre que pourrait apporter la Blockchain, cette technologie permet aux artistes de créer un nouveau lien exclusif avec leurs fans.

« Dot Blockchain Music », « PeerTracks » (13), « Muse Blockchain » (14) ou encore « Mycelia » (15) ont un objectif commun : l’équilibre, la transparence et l’équité.

Des problématiques à résoudre

Ces applications suscitent encore plusieurs interrogations :

  • combien de temps faudra-t-il pour réunir toutes ces données ?
  • comment créer la transition et démocratiser la Blockchain dans la musique ?
  • quel rôle joueront les intermédiaires actuels (producteurs, éditeurs, sociétés de gestion des droits d’auteur…) qui rémunèrent actuellement les artistes ?

La Blockchain offre de grandes opportunités au monde musical, et la suite des événements nous dira si cette technologie est belle et bien l’avenir de la musique.

Marie Soulez
Clara Zlotykamien
Lexing Propriété intellectuelle Contentieux

(1) Ministère de la Culture, Article du 22-7-2014.
(2) Site internet du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep)
(3) Adami, article sur les droits des artistes-interprètes dans le projet de loi Liberté de création
(4) Le Monde.fr, article du 25-6-2015
(5) Loi 2016-925 du 7-7- 2016
(6) Bitcoin.org, article de Satoshi Nakamoto
(7) Ethereum-france.com, article du 20-3-2016
(8) Site internet PledgeMusic
(9) Cuepoint, How the Blockchain and VR Can Change the Music Industry (Part 1 and Part 2)
(10) Site internet de Dot Blockchain Music
(11) Hypebot.com, article du 13-7-2016
(12) Imogen Heap, prototype proposé par la Blockchain Ujo Music
(13) Site internet Peertracks
(14) Site internet Muse
(15) Site internet Mycelia

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *